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Débat sur l'identité nationale: Pour François Baroin, "on joue aux apprentis sorciers"

Pour François Baroin, député-maire UMP de Troyes, le débat sur l’identité nationale risque en fait de favoriser la remontée du Front national.

« Tout ce qui provoque des débats, souvent contre la laïcité – en expliquant par exemple qu’un instituteur est moins important dans nos quartiers qu’un prêtre, ou en demandant une réflexion sur la discrimination positive qui, fort heureusement, n’a pas abouti grâce aux conclusions de Simone Veil – tout cela s’éloigne de cette continuité historique, je serai tenté de dire de cette maturité française dont nous avons pourtant bien besoin aujourd’hui », affirme l’ancien Ministre de l’Outre-Mer puis de l’Intérieur du gouvernement de Dominique de Villepin.

Interview au Nouvel Observateur.

Nouvel Observateur: « Gros comme un hippopotame dans une mare desséchée », avez-vous dit à propos du débat sur l’identité nationale. Pourquoi ?

François Baroin: Pour être utile, un débat doit fixer un objectif. Je ne comprends pas l’intérêt de ce débat car je ne distingue pas son objectif citoyen. Certains peuvent avoir des problèmes d’identité par rapport à la nation, mais la nation, elle, n’en a pas. Elle dispose de toutes les réponses dans la loi fondamentale, la Constitution, qui définit au fond notre façon de vivre ensemble avec nos devoirs dans un Etat de droit. On pourrait y ajouter la laïcité qui est à la fois une règle et une valeur, et… qui est peut-être aujourd’hui notre meilleur produit pour l’exportation! En outre, depuis des années, les élus de France agissent au quotidien. Tous les trimestres, les maires reçoivent de nouveaux Français auxquels ils donnent leurs papiers et avec qui ils chantent La Marseillaise. C’est là qu’est le meilleur socle de la protection de la nation.

Donc, un débat inutile ?

Tout ce qui provoque des débats, souvent contre la laïcité – en expliquant par exemple qu’un instituteur est moins important dans nos quartiers qu’un prêtre (NDLR : Nicolas Sarkozy dans son discours de Latran), ou en demandant une réflexion sur la discrimination positive qui, fort heureusement, n’a pas abouti grâce aux conclusions de Simone Veil – tout cela s’éloigne de cette continuité historique, je serai tenté de dire de cette maturité française dont nous avons pourtant bien besoin aujourd’hui.

Ce débat est-il mal maîtrisé, mal cadré intellectuellement comme l’a dit Jean-Pierre Raffarin ?

En tout cas, ouvrir ce débat sans définir l’objectif au préalable, c’est jouer aux apprentis sorciers et prendre le risque de déclencher des forces qu’on n’est pas sûr de pouvoir maîtriser.

En clair ?

En clair, si l’objectif de ce débat est invisible, le calendrier des prochains mois est, lui, bien visible. A l’approche d’une échéance électorale, en l’occurrence les régionales au mois de mars, la confusion, l’amalgame et les facilités de langage peuvent flatter les bas instincts. La crise, les souffrances sociales, le malaise agricole et les tensions dans nos quartiers sont autant d’ingrédients susceptibles de nourrir le Front national. Je crains que ce débat n’aboutisse à l’inverse de l’effet recherché.

Bref, ce débat pourrait provoquer une remontée du FN au régionales alors qu’on avait cru comprendre que le but était de l’en empêcher en lui donnant des gages ?

C’est un risque que je redoute.

C’est une mise en garde à Sarkozy ?

C’est simplement mon sentiment.

Le résultat du référendum suisse sur les minarets ne prouve-t-il pourtant pas qu’il y a une méfiance européenne à l’égard de l’Islam ?

Le malaise existe, il est indiscutable. Dire qu’on est contre les minarets, c’est refuser d’avouer qu’on est contre les mosquées. Pour autant, en France, grâce au grand débat national que Jacques Chirac avait initié il y a quelques années, nous avions redonné de l’élan à une approche à peu près partagée de la façon de concevoir la laïcité à la française. La présence de mosquées et de leurs minarets vers le ciel ou de lieux de culte ayant pignon sur rue est le meilleur moyen de favoriser la pratique d’un culte dans une République comme la nôtre. Plus ce sera visible et officiel, plus nous nous protégerons de l’islam – voire de l’islamisme – des caves, justement dénoncé à l’époque par Nicolas Sarkozy comme peu compatible avec les lois de notre République.

Mais vous même, auteur de ce rapport sur la laïcité demandé par Chirac, vous affirmiez dans Le Nouvel Observateur en juillet 2003, qu’à travers le problème du voile c’était « l’identité nationale » qui était « en question »…

La question du voile a justement permis de redonner à une idée un peu poussiéreuse, la laïcité, un nouvel élan et d’aboutir après un large débat et les conclusions de la commission Stasi à un texte pour protéger à l’école les jeunes consciences en formation de toute forme de pression de nature religieuse. Cela a permis aussi de redéfinir la différence entre sphère publique et sphère privée qui est un élément fondamental de notre identité républicaine.

Ce débat sur l’identité nationale est donc une erreur de Nicolas Sarkozy?

Le président de la République, et c’est son rôle, est le garant de nos institutions et il porte les intérêts de notre nation. C’est lui qui incarne son identité et doit nous rassembler. C’est bien la raison pour laquelle la « rupture », même si je n’aime pas ce terme, peut se concevoir dans un certain nombre de secteurs comme l’économie ou le social. Mais elle ne peut pas s’appliquer dans ce domaine. Je constate du reste avec plaisir que le président, comme Jacques Chirac l’avait fait en son temps, a jugé utile de rappeler mardi aux Français dans une tribune au Monde qu’il fallait « respecter ceux qui arrivent et ceux qui accueillent » dans notre pays.

Source: Propos recueillis par Carole Barjon (Nouvelobs.com)

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